Sortie : Avril 2023
Réalisation : Aaron Horvath et Michael Jelenic
Production : Shigeru Miyamoto (Nintendo) & Chris Meledandri (Illumination)
Genre : Animation, Aventure, Comédie
Durée : 1h32
Introduction : Le rachat d’une blessure historique
Pendant trente ans, l’adaptation en prise de vues réelles de 1993 est restée dans les mémoires comme l’une des plus cuisantes d’échecs de la pop-culture. En dénaturant l’univers coloré du plombier moustaché pour le transformer en un dystopie punk-cyberpunk sombre et grotesque, le film de Rocky Morton et Annabel Jankel avait traumatisé les fans autant qu’il avait refroidi les dirigeants de Nintendo. Face à ce naufrage, le géant de Kyoto, alors sous la houlette d’Hiroshi Yamauchi puis de Satoru Iwata, avait fermé à double tour les portes d’Hollywood, jurant qu’on ne l’y reprendrait plus.
Il aura fallu trois décennies de maturation, d’évolution des techniques d’animation 3D et une rencontre décisive pour que la mascotte absolue du jeu vidéo fasse son grand retour dans les salles obscures. Sorti au printemps 2023, Super Mario Bros. Le Film n’était pas simplement une sortie cinématographique parmi d’autres : c’était un test grandeur nature pour Nintendo, désireux de transformer ses propriétés intellectuelles en un empire du divertissement global. Le résultat est un spectacle éblouissant, débordant d’énergie et de nostalgie, qui reussit le pari d’être à la fois une lettre d’amour d’une fidelité absolue aux joueurs et un divertissement familial à l’efficacité redoutable.
1. La rencontre Nintendo x Illumination : Une alliance industrielle sur mesure
La genèse de cette réussite repose sur une alliance déterminante entre deux géants aux savoir-faire complémentaires : d’un côté, Nintendo et son créateur fétiche Shigeru Miyamoto ; de l’autre, Chris Meledandri, fondateur du studio d’animation Illumination (Moi, Moche et Méchant, Les Minions).
Contrairement aux pratiques habituelles d’Hollywood, où les studios de cinéma achètent une licence pour ensuite en faire ce que bon leur semble, Nintendo n’a pas vendu ses droits. La firme de Kyoto a co-financé et co-produit le film, conservant un droit de regard absolu sur chaque étape de la création. Shigeru Miyamoto s’est impliqué personnellement en tant que co-producteur exécutif, échangeant chaque semaine pendant des années avec les équipes d’Illumination.
Cette synergie a permis de conjuguer deux forces opposées :
- L’exigence et le perfectionnisme de Nintendo : Une attention obsessionnelle aux détails, au respect de la charte graphique, au comportement des personnages et à la logique interne du monde.
- L’expertise rythmique et narrative d’Illumination : Le studio hollywoodien (dont la fabrication technique est assurée par les talents français d’Illumination Mac Guff à Paris) a apporté sa maîtrise des comédies d’animation dynamiques, son sens du slapstick universel et son efficacité visuelle.
Ce mariage d’exigences a garantit que jamais le film ne trahirait son matériau d’origine pour se plier aux moules hollywoodiens gâtés par le cynicism ou la parodie facile.
2. Histoire et narratologie : La réinvention de la formule sans trahir l’esprit
Le principal défi de l’écriture (confiée à Matthew Fogel) était de donner une épaisseur narrative à un univers dont le gameplay a toujours primé sur le scénario. Comment transformer un jeu où l’objectif se résume à « sauter sur des champignons pour sauver une princesse » en un récit cinématographique structuré ?
Un ancrage à Brooklyn très habile
Le film fait le choix judicieux de commencer dans le Brooklyn contemporain. Mario et son frère Luigi y sont de jeunes entrepreneurs italo-américains qui viennent de tout plaquer pour lancer leur entreprise de plomberie. Raillés par leur ancien patron (le hargneux Spike, clin d’œil à Wrecking Crew) et doutés par leur propre famille lors d’un repas dominical très vivant, les deux frères cherchent leur place. Cet ancrage réaliste permet de créer une empathie immediate : Mario n’est pas d’emblée un héros invincible, mais un petit homme courageux, têtu et profondément attaché à son frère.
La rupture des lieux et la réécriture des rôles
Aspirés par un tuyau interdimensionnel dans les égouts de New York, les deux frères sont séparés. Luigi atterrit dans les Terres Claires, territoire sombre sous la menace du tyran Bowser, tandis que Mario chute dans le féerique Royaume Champignon.
C’est ici que le récit effectue un glissement narratif salutaire par rapport aux jeux des années 1980 :
- Princesse Peach ne joue plus les victimes captives. Elle devient une souveraine accomplie, une meneuse de guerre agile et le mentor qui va former Mario aux règles de ce monde magique.
- Luigi devient la figure à secourir, transformant la quete de Mario en un moteur émotionnel fraternel fort.
- Bowser, formidablement chiffré entre terreur imposée et ridicule sentimental, est habité par une passion obsessionnelle pour Peach, donnant lieu à des intermèdes musicaux hilarants.
Pour affronter l’armée des Koopas, Mario et Peach doivent obtenir l’appui militaire du royaume des Kongs. C’est l’occasion d’une rencontre explosive avec Donkey Kong, où la rivalité physique cede la place à une alliance spectaculaire.
S’il faut admettre que l’intrigue reste très mécanique et suit une trajectoire très classique (la quête du héros, l’entraînement, l’alliance, le climax), elle ne s’encombre d’aucun temps mort. Sur 92 minutes montre en main, le récit file à toute allure, privilégiant l’action et l’émerveillement constant.
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3. Realisation et direction artistique : Quand le level design devient de la mise en scène
Sous la houlette des réalisateurs Aaron Horvath et Michael Jelenic (déjà remarqués pour la verve satirique de Teen Titans Go !), la mise en scène fait preuve d’une inventivité visuelle de tous les instants.
La maîtrise des mouvements de caméra
La grande force de la réalisation est de traduire l’expérience du jeu vidéo en langage cinématographique sans que cela paraisse artificiel. Les réalisateurs utilisent avec brio des travelling latéraux en 2.5D qui rappellent instantanément les jeux en défilement horizontal (New Super Mario Bros.). Lors de la scène d’entraînement sur le parcours d’obstacles du Royaume Champignon ou lors des courses poursuites à Brooklyn, la caméra épouse les sauts, les glissades et les transformations des personnages avec une fluidité étourdissante.
Un sommet visuel : La Route Arc-en-Ciel
La séquence d’assemblage des karts et la bataille sur la Route Arc-en-Ciel constituent incontestablement le sommet technique et artistique du long-métrage. Inspirée directement de la franchise Super Mario Kart, cette scène propose un déferlement d’action à grande vitesse où se mêlent dérapages contrôlés, lancers de carapaces et cascades vertigineuses au-dessus du vide cosmologique. Les jeux de lumière, la refraction des couleurs et la lisibilité de l’action témoignent du travail prodigieux d’Illumination Mac Guff.
4. Musique et univers sonore : La symphonie de la nostalgie
Un film Mario ne serait rien sans sa signature sonore. Le compositeur Brian Tyler, travaillé en étroite collaboration avec le maestro Koji Kondo (auteur des thèmes originaux de Nintendo), a accompli un travail de réécriture d’une richesse inouïe.
Chaque thème iconique du jeu vidéo — du theme du Monde 1-1 à la musique souterraine, en passant par le morceau du manoir hanté ou la fanfare de victoire — est réarrangé pour un orchestre symphonique complet. Les citations musicales sont intégrées avec un soin orfèvre, surgissant exactement au moment où l’émotion nostalgique doit poindre.
On regrettera peut-être l’insertion parfois un peu automatique de tubes pop des années 1980 (Bonnie Tyler, A-ha, AC/DC), sans doute exigée par le studio pour maximiser l’ancrage grand public, mais qui détonne un peu face à la splendeur des compositions originales de Koji Kondo et Brian Tyler.
En revanche, la version française (VF) est une reussite monumentale. Le travail de doublage porté par Pierre Tessier (Mario), Jérémie Covillault (un Bowser grandiose), Margaux Maillet (Peach) et Emmanuel Garijo (Toad) rivalise haut la main avec la version originale américaine. L’énergie et le soin apportés à l’adaptation du texte français font honneur à la grande tradition du doublage dans l’Hexagone.
Conclusion : Un jalon pour l’histoire des adaptations
Super Mario Bros. Le Film est bien plus qu’une simple adaptation réussie : c’est la preuve qu’en respectant scrupuleusement l’ADN d’une œuvre et en confiant sa réalisation à des artistes passionnés, le jeu vidéo peut devenir le roi du box-office mondial (avec plus de 1,36 milliard de dollars de recettes).
Si les critiques les plus exigeantes pourront lui reprocher un minimalisme scénaristique et une narration au pas de charge qui laisse peu de place à l’introspection des personnages, le film remplit son contrat initial à 200 % : offrir un feu d’artifice visuel, généreux, drôle et fédérateur. En posant les bases du « Nintendo Cinematic Universe », ce long-métrage ouvre brillamment la voie aux futures adaptations de la firme japonaise, à commencer par la suite déjà annoncée et le film The Legend of Zelda. Une reussite totale qui fera date dans l’histoire de l’animation.
LES +
- Fidélité visuelle et sonore irréprochable : Le film rend un hommage vibrant aux jeux originaux avec une direction artistique exemplaire et une réinterprétation magistrale des musiques de Koji Kondo.
- Une VF particulièrement réussie : Le travail de doublage français (Pierre Tessier, Jérémie Covillault) surpasse la VO
- Attrait transgénérationnel : Une formule équilibrée
- Séquences d'action emblématiques
- Rythme dynamique sans temps mort
NOTE FINALE sur 100
95/ 100
EXCELLENT
GAUGE RATING
LES –
- Scénario très simpliste (mais efficace): L'intrigue suit une trame linéaire et ultra-classique
- Manque de respiration narrative : La brièveté du long-métrage empêche de développer la psychologie des personnages
VERDICT DE LA RÉDACTION
En évitant le piège de la surenchère narrative complexe, Super Mario Bros. Le Film privilégie l'efficacité, l'émerveillement visuel et l'hommage sincère à un patrimoine culturel de plus de quarante ans. En ouvrant la voie à d'autres adaptations d'envergure (notamment le projet de film en prise de vues réelles basé sur The Legend of Zelda), Nintendo prouve que le jeu vidéo est plus que jamais le moteur principal du divertissement populaire au cinéma.




